La saga Phragmidedium kovachii


 

Photo issue du site de Selby

De tous temps la découverte de nouvelles orchidées a déclenché des passions. Des gens sont morts, des empires se sont bâtis et ont été détruits, des coins de forets ont été dévastés, et des plantes ont été exterminées de leur milieu naturel. Immuablement, les hommes ont perdu la raison pour pouvoir posséder une orchidée rare et des scientifiques se sont battus pour pouvoir la nommer. C'est une de ces histoire que je veux vous raconter aujourd'hui. Juste une histoire d'orchidée parmi tant d'autres. Une histoire qui se passe aujourd'hui et sous nos yeux, qui a déclenché des torrents d'encre sur les forums anglophones et des torrents de haines entre acteurs du monde orchidophile aux quatre coins de la planète. Une histoire de gros sous, de bataille d'ego, de lutte de pouvoir, de corruption. Une histoire qui ne fait que commencer alors que déjà la vie sauvage de Phramipedium kovachii s'achève. Une histoire digne de figurer en bonne place dans un éventuel tome 2 du livre "orchid fever" de Eric Hansen.

La saga qui met en scène Phragmipedium kovachii commence en Mai 2002. C'est à ce moment que Farmer Faustino Medina découvre au Pérou une orchidée extraordinaire. Un phragmipedium aux magnifiques fleurs mauves de 15 cm dont le potentiel commercial et d'hybridation dépasse encore celui de phragmipedium besseae. Il rapporte sa découverte à des botanistes péruviens, qui s'entendent pour dire que c'est une nouvelle espèce.  

Il s'agit donc que la nouvelle plante soit décrite et nommée par des botanistes et taxonomistes reconnus et certifiés puis que la description soit publiée dans un journal à portée internationale. Cependant les Phragmipedium étant placés en annexe I de la convention de Washington,  leur transport à travers les frontières est strictement réglementé. De plus comme la plante n'a pas encore de nom, elle ne peut être légalement exportée hors du Pérou jusqu'aux spécialistes en question puisqu'on ne peut délivrer de permi CITESque pour une plante bien identifiée. Les botanistes péruviens s'entendent donc avec le botaniste Eric Christenson pour qu'il fasse la description de la plante à partir des USA. Ils lui font parvenir des photos et des descriptions de la plante et la parution de l'article décrivant le nouveau Phragmipedium peruviana est prévue pour le 27 juin 2002 dans le magasine "Orchids" (magasine mensuel de l'American Orchid Society).

Pendant ce temps, un certain Michael Kovach (Importateur d'orchidées américain) est en voyage d'affaire au Pérou. Il part en Taxi sur une petite route de campagne appelée "El Progresso" dans les Andes à la recherche d'orchidées sauvages que les péruviens vendent sur le bord des routes. Son chauffeur de taxi, José Mendoza, l'emmène voir  des spécimen hors du commun. Il a alors l'occasion d'acheter 3 exemplaires de ce merveilleux Phragmipedium aux immenses fleurs violettes. Il voit alors dans la plante extraordinaire sa chance de laisser une marque éternelle dans le monde des orchidées: il veut que la plante porte son nom, à n'importe quel prix. Laissant  2 des 3 plantes à Lee Moore (un chasseur d'orchidées américain qui possède une serre commerciale au Pérou depuis 1996), il fourre la 3eme plante dans une valise et l'apporte directement (et très illégalement) au jardin botanique de Marie Selby en Floride...

Selby est une institution américaine hautement respectée et aux moyens énormes. Elle produit son propre journal et possède une des collections d'orchidée les plus impressionnante du monde.  Dans le monde, c'est l'institution ou on retrouve la plus grande concentration de taxonomistes certifiés par l'American Orchid Society. Plus d'une dizaine de nouvelles espèces d'orchidées y sont décrites chaque année. Deux des experts de Selby (John T. Atwood et Stig Dalström) se joignent à  Ricardo Fernandez (responsable des orchidées au musée d'histoire naturelle de lima au Pérou)  pour faire la description de la plante et la nommer officiellement Phragmipedium kovachii. Le 12 juin 2002, Selby fait paraître l'article dans une édition spéciale de son journal "Selbyana"  et  devance ainsi de 2 semaines la parution de l'article de Eric Christenson dans "Orchids". Kovach a donc gagné: il est officiellement le découvreur de cette splendide orchidée dont il ne sait en fait rien puisqu'il l'a simplement achetée au bord d'une route pour moins de 7 dollars américains. 

 

C'est dans les montagnes à quelques heures de route de Tarapoto au Pérou qu'Harold Koopowitz a photographié et étudié Phrag. kovachii dans son environnement naturel (voir le reportage publié dans "orchid digest" volume 67). 

Les plantes poussaient en groupe de parfois 15-20 plantes sur une falaise à environ 2000 m d'altitude. A cet endroit le roc calcaire était recouvert de quelques cm de sol graveleux et d'une épaisse couche de mousse brune. Les racines poussaient sur la roche, recouvertes par le coussin de mousse. Le pH de ce substrat variait de 6,8 à 7,9. Les plantes poussaient en plein soleil sur une falaise exposée au sud-ouest.

Les plantes collectées avait des racines de près d'un mètre de long. Les feuilles coriaces faisaient 55 cm de long et 5 cm de large.

Depuis sa découverte en 2002, 6 nouvelles colonies de Phragmipedium kovachii ont été découvertes dans les régions de San Martin et Amazonas au nord du Pérou. Toutes étaient situées dans un vaste vallée encerclée de montagnes hautes de 2700m. Les plantes poussaient surtout sur des falaises calcaires, entourées d'herbes hautes avec une couverture naturelle épaisse de mousse vivante.  

Les jours étaient chauds, les nuits fraîches et l'hygrométrie  élevée de la fin de l'après midi jusqu'au lever du soleil. Toutes les sources d'eau à proximité qui ont été analysées contenaient très peu de sels dissous (de l'ordre de 20 ppm). 

carte du perou

Les Plantes qui ont été officiellement collectées en mai 2003 ont été cultivées à Lima avec des températures tempérées, une lumière vive et un substrat très drainant riche en gravier de granite. Une ventilation constante à été nécessaire pour limiter les attaques et maladies de toutes sortes. 2 périodes de floraison ont été observées, la première au printemps et l'autre en automne. Les fleurs mettent à peu près 3 mois à se développer (voir ce site pour en savoir plus sur la culture de P. kovachii).

Mais l'histoire ne fait que commencer. Se sachant en possession d'une plante illégale, Selby renvoie immédiatement le spécimen au Pérou (non sans qu'un des experts, John Atwood, en ai prélevé une division pour la ramener avec lui dans le Vermont). Mais il est trop tard, car même si la plante a été restituée, la  guerre a déjà été déclarée. Les autorités péruviennes déposent une plainte pour exportation illégale d'orchidées protégées par la convention de Washington. Parallèlement, une campagne généralisée de dénonciations auprès de la "police américaine des orchidées" est lancée aux états unis... Kovach, Selby et certains importateurs américains d'orchidées sont l'objet de raids. La plante trouvée chez John Atwood est saisie. Plusieurs accusations sont portées devant le grand jury, et Selby plaide finalement coupable après plusieurs mois de déni...

Pendant ce temps des milliers  de P. kovachii sont illégalement collectés au Pérou. Les 2 premiers sites connus abritant le phragmipedium aux fleurs mauves ont été complètement dépouillés en quelques jours. Ces plantes ont été soit vendues sur le marché européen (certaines rumeurs ont annoncé des prix allant jusqu'á 1000$ la plante) soit "stockées" au Pérou dans des serres locales (par exemple chez Karol Villena qui possède  "Vivero Agroriente") dans l'attente qu'elles deviennent miraculeusement "légales" dans les mois qui viennent.  Beaucoup de plantes sont mortes. 

Photo issue du site http://www.orchidando.net/pages/kovachii.htm

Une 3eme population de P. kovachii a été découverte peu après les 2 premières et elle a fait l'objet d'un long article de Harold Koopowitz (grand ponte des paphio et phragmis) dans la revue "Orchid Digest" (numéro de oct - nov - dec 2003). Les autorités péruviennes ont délivré à cette occasion un permis spécial à 2 producteurs locaux (Alfredo Manrique Sipan qui opère "Centro de Jardineria Manrique" et Manolo Arias de "Peruflora") leur permettant de prélever 5 plantes chacun de cette population afin de reproduire P. kovachii artificiellement. 

En dehors de ces 10 plantes péruviennes destinées a la propagation, actuellement aucun plant adulte de Phrag. kovachii mis en culture n'est légal.  Seuls les Phragmipedium kovachii nés des graines produites par ces 10 plantes seront dans le futur considérées comme légaux, et il faudra au minimum 5 à 6 ans pour que ces plantes soient de taille à fleurir.

Ce qui veut dire en clair qu'il n'y aura pas de plantes adultes légales disponibles en Europe et aux USA avant plusieurs années. Bien sur la condition sine qua non, c'est que tous les plantes adultes que vous pouvez rencontrer à la vente en ce moment sont issues de collecte et illégales... 

L'emplacement du site photographié par Koopowitz a été tenu secret... Du moins jusqu'à ce que lui et 3 autres soit complètement pillés à leur tour. Un trafic d'orchidées très bien organisé s'est mis en place au Pérou avec la bénédiction des autorités péruviennes qui ferment les yeux avec bienveillance. José Mendoza, Lee Moore et bien d'autres en font apparemment leur choux gras. Les péruviens en comparaison récoltent bien peu en retour de ce saccage dont ils sont pourtant les premier artisans. Pour la population locale très pauvre, collecter les plantes et les revendre localement est simplement un moyen de manger à sa faim. Mais ce sont avant tout les revendeurs (souvent des non péruviens)qui s'en mettent plein les poches. Et quoi que l'on puisse en dire, le marché est créé par nous, les collectionneurs d'orchidées des pays riches, nous qui sommes prêts à payer cher pour se procurer une plante rare. 

Voila donc la rocambolesque histoire de cette nouvelle orchidée qui s'appelle désormais et pour la postérité Phragmipedium kovachii  et non pas P. peruviana. Je suis bien sur loin d'en avoir reconstitué tous les tenants et aboutissants, je ne vous rapporte ici que des bribes d'informations glanées sur le Web et sur différents forum mais qui ont toutes été recoupées.  Beaucoup de points restent encore à éclaircir et la saga suit son cours inexorable de bêtise. Je n'essaie absolument pas ici de faire une leçon de morale ou quoi que ce soit s'en approchant. Pour vous dire franchement, au vu des millions de personnes qui meurent du Sida en Afrique par exemple, je considère toutes ces magouilles, ce brassage de fric et ces flots d'insultes webesques auxquels j'assiste quotidiennement comme particulièrement pathétique et sans intérêt. Et au risque de vous choquer, tant qu'il y  aura encore un seul humain sur la planète qui mourra de faim, je crois que le sort des orchidées passera toujours pour moi au deuxième plan (même si je les aime énormément... ). Mais bon, ça n'empêche pas qu'il est important de savoir ce qui se passe. Le fait est que cette plante est en bonne voie d'être systématiquement arrachée de chaque infractuosité de rocher ou elle a pu élire domicile, sans que personne n'ai encore pu savoir quelles sont exactement ses conditions de culture ni quel est son polinisateur naturel. Tout ça moins de 2 ans après sa découverte... 

L'histoire de P. kovachii n'est qu'un exemple, une reproduction de ce qui c'est déjà passé avec beaucoup d'autres orchidées, comme par exemple Paphiopedilum vietnamense pour ne citer que lui. Indirectement, nous sommes responsables, nous amateurs d'orchidées et consommateurs, de ces dérives. Un jour vous rencontrerez peut être P. kovachii ou une de ces autres orchidées sujette à controverse  sur votre chemin. Ce jour la, vous aurez toutes les cartes en mains pour faire ou non le choix de la ramener à la maison. Quel que soit ce choix, il ne doit se faire en toute connaissance de cause car le seul but de ce texte était donc que vous sachiez... 

Laurence, le 27 décembre 2003

dernière mise a jour le 22 Nov. 2006 


En janvier 2004 le jardin botanique Marie Selby a été accusé de possession et transport illégaux d'une nouvelle orchidée. Plutôt que d'aller en procès, le jardin botanique a plaidé coupable et négocié un arrangement avec le gouvernement américain. Il a payé une amende de 5000 $  assortie de 3 ans de mise en probation.

En Novembre 2004: Michael Kovach a plaidé coupable à une accusation de transport illégal d'orchidée et a été condamné à 1000$ d'amende avec 2 ans de mise en probation.

Paru dans Orchid Digest 68(4) (2004): Manuel Arias Silva, à été condamné à une peine de 21 mois de prison assortie de 3 ans de supervision et d'une amende de 5000$. 

Paru dans  Orchid Digest 69(1) (2005):  George Norris de Spring au Texas, à été condamné à une peine de 17 mois de prison plus 2 ans de probation. Bien que n'ayant rien à voir avec l'affaire Kovachii, il a été condamné pour avoir importé des phragmipedium sciemment mal étiquetés aux USA en plein milieu de la controverse Kovachii. 


Pour en savoir plus:

http://www.phragmipediumkovachii.com

Des photos de P. kavachii

description de Phragmipedium kovachii (texte en anglais)

le 18 juin 2002, Selby annonce la decouverte d'un nouveau Phragmipedium (texte en anglais)

Article du Miami Herald (en anglais)

Article du San Francisco Chronicle (publication originalement du New York Time en anglais)